Association Boris Mouravieff
portrait Boris Mouravieff

Avant-propos

Les études ésotériques aident à pénétrer le sens de l’évolution actuelle de l’homme et de la société humaine. Cela explique l’intérêt croissant qu’elles suscitent dans les milieux cultivés. Cependant — et c’est là un phénomène paradoxal — parmi les Européens qui se sentent portés aux recherches de ce genre, nombreux sont ceux qui tournent leurs regards vers des traditions non chrétiennes : hindouiste, bouddhiste, soufi et autres. Il est, certes, passionnant de comparer la pensée ésotérique dans ces différents systèmes. Car la Tradition est Une. Celui qui poussera ses études en profondeur ne manquera pas d’être frappé par cette unité essentielle. Seulement, pour ceux qui désirent aller au-delà de la pure spéculation, le problème se pose sous un jour différent. Cette Tradition unique a été et est toujours présentée sous des formes multiples dont chacune est minutieusement adaptée à la mentalité et à l’esprit du groupe humain auquel s’adresse sa Parole, ainsi qu’à la mission dont il est investi. Ainsi, pour le monde chrétien, le moyen le plus facile, ou plutôt le moins difficile d’atteindre le but est de suivre la Doctrine ésotérique qui se trouve à la base de la Tradition chrétienne. En effet, la pensée de l’homme né et formé au sein de notre civilisation, qu’il soit chrétien ou non, croyant ou athée, est imprégnée par vingt siècles de culture chrétienne. Il lui est incomparablement plus aisé d’entreprendre ses études à partir des données de son milieu que de prendre un nouveau départ en s’adaptant à l’esprit d’un milieu autre que le sien. Une telle transplantation n’est d’ailleurs pas sans dangers et ne donne généralement que des produits hybrides.

 Il faut ajouter ceci : si toutes les grandes religions, issues de la Tradition unique, sont messages de vérité — otkrovenié istiny —, chacune d’entre elles ne s’adresse qu’à une fraction de l’humanité. Seul le Christianisme a affirmé, dès le début, son caractère œcuménique. Jésus a dit : cet Évangile du Royaume sera prêché dans le monde entier, pour servir de témoignage à toutes les nations 1<. La puissance de prophétie du Verbe, exprimée dans cette phrase, éclate après vingt siècles : la Bonne Nouvelle, d’abord enseignée à un groupe restreint de disciples, a bien été répand mentalement chrétien.

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La Tradition ésotérique chrétienne se base sur le Canon, sur le Rite, sur le Ménologe et enfin sur la Doctrine. Celle-ci est un ensemble de règles, de traités et de commentaires dus aux docteurs de l’Église œcuménique. Ces textes ont été en grande partie réunis dans un recueil appelé Philocalie 2. Il faut ajouter à ces sources des écrits isolés d’auteurs anciens et modernes, religieux et laïcs.

La plupart des écrits de la Philocalie ont été rédigés à l’intention de personnes qui avaient déjà acquis une certaine culture ésotérique. On peut en dire autant de certains aspects des textes du Canon, y compris les Évangiles. Il faut aussi remarquer que, s’adressant à tous, ces textes ne peuvent tenir compte des aptitudes de chacun. C’est pourquoi l’évêque Théophane l’Ermite insiste, dans sa préface à la Philocalie, sur le fait que personne 3 ne peut, sans aide, parvenir à pénétrer la Doctrine. C’est la raison pour laquelle la science ésotérique conserve et cultive, à côté des sources écrites, une Tradition orale qui vivifie la Lettre. L’Orthodoxie orientale a su conserver intacte cette Tradition, en particulier en appliquant la règle absolue de l’hermétisme. De génération en génération, depuis l’époque des Apôtres, elle a conduit ses disciples jusqu’à l’expérience mystique.

Si l’hermétisme a constitué, depuis près de vingt siècles, une sauvegarde, il faut constater que les circonstances ont changé. Au tournant actuel de l’Histoire, de même qu’à l’époque de l’Avènement du Christ, le rideau est partiellement levé. Ainsi, pour ceux qui veulent aller au-delà de la connaissance livresque, laquelle ne dépasse jamais le domaine de l’information, pour ceux qui cherchent intensément à saisir le sens vrai de la vie, qui veulent comprendre la signification de la mission du chrétien dans l’Ère Nouvelle, la possibilité est offerte de s’initier à cette Sagesse divine, mystérieuse et cachée 4.

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Nous avons eu recours au texte slavon des Écritures chaque fois que le sens donné par d’autres versions paraissait présenter une certaine obscurité. Ceci pour deux raisons. La première est que la traduction dans cette langue a été faite à une époque riche encore en exégèses sacrées et où l’esprit des textes demeurait proche du sens originel. La deuxième est la fixité du langage : les langues slaves modernes, le russe en particulier, demeurent très proches du vieux slavon, langue qui est d’ailleurs toujours en usage dans les offices religieux orthodoxes des pays slaves.

À propos de l’ancienneté du texte slavon, on peut dire ceci : il est généralement attribué à Constantin le Philosophe, plus connu sous le nom de saint Cyrille, et à son frère saint Méthode, tous deux savants grecs de Salonique, qui savaient parfaitement le slavon. Or, arrivant en Chersonèse Taurique, saint Cyrille y trouva déjà, au IXe siècle, l’Évangile écrit en cette langue. Il est donc infiniment probable que celui-ci avait été rédigé à une période où restaient vivantes les formes introduites par la prédication de l’Apôtre saint André, qui enseigna le Christianisme en Russie au Ier siècle de notre Ère5 .

La fixité du langage est également un élément important si l’on veut remonter au sens originel d’un texte : on sait que c’est la fixité de la langue copte qui a permis à Champollion, en partant des formules liturgiques de cette langue, d’établir l’équivalence des écritures coptes avec les hiéroglyphes égyptiens. Le vieux slavon est resté vivant et s’est peu modifié : les formules rituelles, en particulier, en sont le témoignage. C’est pourquoi le texte slavon du Nouveau Testament, de même que les écrits des Anciens, traduits dans cette langue, présentent, pour le chercheur d’aujourd’hui, une valeur toute particulière.

(1) Matthieu, XXIV, 14.
(2) Édition en langue russe, 5 volumes in quarto, publiés sous la direction de l’évêque Théophane l’Ermite, par le couvent Saint-Panteleimon du Mont-Athos.
(3) Souligné dans l’original.
(4) I Corinthiens, II, 6-8.
(5) Le texte slavon est aussi fréquemment cité dans les ouvrages suivants : Unseen Warfare. Traduction en anglais de E. Kadloubovsky et G. E. H. Palmer, London, Faber and Faber Ltd, Early Fathers from the Philokalia, et Writings from the Philokalia, mêmes traducteurs et même éditeur.


Extrait du Tome 1 de Gnôsis, À la Baconnière.

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