Association Boris Mouravieff
portrait Boris Mouravieff

Bulletin n° 6 – Mars 2011

UN ARTICLE DE BORIS MOURAVIEFF SUR LA DANSE

Introduction

Boris Mouravieff s’est intéressé toute sa vie à la danse et, particulièrement, au ballet. Enfant déjà, il assistait régulièrement aux ballets de l’Opéra Mariinsky, à Saint-Pétersbourg. Il épousa Larissa Bassof, ballerine, qui fonda une école de danse à Genève. N’oublions pas que Boris Mouravieff attribuait à l’Art le rôle prépondérant dans l’Ere nouvelle. Les trois autres domaines de l’activité humaine — la Philosophie, la Religion et la Science — seront appelés à s’épanouir à l’avenir en prenant leurs places et leurs formes naturelles, placées sous l’égide de l’Art : « Sans rétrécissement ni hypertrophie, se complétant l’un l’autre et sans empiètement, ils évolueront — dans un ensemble harmonieux, qui les fera passer dans cette intégration du stade subjectif à celui de l’objectivité. L’Art pénètrera alors toutes les catégories de la conscience humaine ». On sera sans doute intéressé de prendre connaissance d’un article rédigé par B. Mouravieff consacré à la danse, intitulé « Danses d’Orient et danses d’Occident — Les raisons de la crise du ballet contemporain », paru dans le courant des Années Cinquante dans les pages culturelles de « La Tribune de Genève ».

Sur l’Art et sa place dans l’Ere nouvelle, lire Gnôsis, Tome 1, chapitre 18, ainsi que les « Ecrits sur Ouspensky, Gurdjieff et sur la Tradition ésotérique chrétienne » (Dervy Poche, pp. 254-255, Paris 2008).

Danses d’Orient et danses d’Occident
Les raisons de la crise du ballet contemporain

On est généralement d’accord sur le fait que le ballet contemporain traverse une crise. A notre avis, cette crise est l’effet de causes assez évidentes.

En premier lieu, il apparaît qu’en matière chorégraphique, comme souvent ailleurs, on ne cherche plus tant du beau et du vrai que du neuf. C’est la maladie de notre temps de vouloir à tout prix frapper l’imagination des lecteurs ou des spectateurs par quelque chose d’ « inédit », de peur d’être « dépassé ».

Et on oublie trop souvent que, sous sa forme chorégraphique, forme par excellence conventionnelle, le ballet classique est appelé à exprimer des sentiments réels. Par conséquent, ses manifestations doivent être avant tout persuasives. Ainsi, toute danse, toute variation ou suite ne se justifient qu’autant qu’elle nous révèle ou évoque en nous des côtés de notre propre vie intérieure, en grande partie plongée dans l’obscurité.

Par exemple, une danse ayant pour but d’exprimer la joie de vivre doit, sous forme de beauté éblouissante et de triomphe, allumer en nous l’optimisme, la goût pour la vie, pour le travail, pour la lutte, nous inspirer une bonne espérance, enfin, affirmer la foi en nous-même.

Parallèlement, une prière chorégraphique, par définition, est appelée à nous disposer à la concentration et à la self-contemplation&nbsp, elle doit nous aider à pénétrer dans notre propre profondeur pour y approcher de l’âme de notre âme. Autrement, elle risque de tomber dans la ridicule. Remarquons en passant que les prières chorégraphiques ne le cèdent en rien en éloquence à celles exprimées par le chant, par exemple, par les célèbres chœurs de l’Eglise orthodoxe. Nous avons assisté à de telles cérémonies en Orient — qui les pratique de nos jours — et chaque fois nous en avons reçu une impression émouvante.

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Une tendance exagérée à l’acrobatie constitue également un des dangers de notre temps. Elle fait dégénérer l’art en un métier et altère sa mission.

La technique de la danse classique n’est que le moyen et non pas le but , le but de cet art sublime — comme de tout art — est de révéler la vérité sous ses divers aspects accessibles aux sentiments.

L’Orient le sait depuis des temps immémoriaux. Les danses sacrées y accompagnent les cérémonies religieuses , dans les hymnes les plus anciens, comme dans la sculpture des pagodes. Dieu, ainsi que la Mère divine, sont souvent représentés sous forme dansante :

Mère divine danse sur le sein du Dieu Civa. Elle a pris beaucoup de vin, mais ne s’est point grisée , L’Univers entier tremble sous le poids de ses pieds… Tous les deux ils sont sans peur, Tous les deux, ils sont libres [1].

L’Orient n’a pas perdu ce fil conducteur. La danse y sert — sous une forme aussi conventionnelle que chez nous, mais à sa façon — de moyen d’expression des sentiments et des passions réelles, ceci sur toute l’échelle à commencer par les danses voluptueuses et érotiques pour s’élever à la lumière secrète des mystères.

Mais, si c’est une faute grave d’ériger la technique de la danse classique en but, il n’est pas moins faux de ne pas lui rendre la place qui lui revient. Seule la danseuse qui possède la technique à la perfection sera à même d’atteindre le sommet de l’expression artistique dans la danse.

Cela constitue encore une pierre d’achoppement. Et, parfois, on voit que là où la technique se trouve en décadence ou fait défaut, on cherche — toujours dans le même esprit — à remplir le vide par des trucs « inédits ».

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Le retour vers le classicisme pur sous une forme dramatique dans l’interprétation chorégraphique — voilà la vraie voie de régénération du ballet contemporain.

Une technique solide, une expression profonde, pleine de sens — et une grâce des plus tendres, frisant le surhumain — tel est le triple but éternel de toute danseuse chorégraphique et la seule garantie contre la dégénérescence et la chute dans le modernisme.

Le ballet européen a ses propres buts et sa propre mission. Alors que, dans la danse orientale, l’accent est placé sur la nuance religieuse ou voluptueuse — qui d’ailleurs y sont très voisines — le ballet européen est né et marche sur la voie laïque. Il est humain. Mais, pour cela, il ne doit pas être moins sentimental et expressif. Au contraire. Toute la profondeur de notre vie intérieure, comme dans la cas de la poésie, lui est ouvert. C’est là qu’il doit puiser ses inspirations , et, sous sa forme conventionnelle, fabuleuse, factice même, il doit traduire des réalités.

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Voici un exemple suggestif qui, à lui seul, suffit à appuyer notre thèse.

Shakespeare créa le drame immortel de Roméo et Juliette&nbsp, Gounod, utilisant le livret de Jules Barbier et Michel Carné, en fit un opéra. Enfin, Tchaïkowsky écrivit une fantaisie symphonique, et, après lui, Prokofieff créa sur le même sujet un ballet. La chorégraphie de Roméo et Juliette de Tchaïkowsky est l’œuvre de Serge Lifar , celle du ballet de Prokofieff appartient à Lavrowsky. Il ne serait pas téméraire de dire que, dans ces versions chorégraphiques, la tragédie shakespearienne, elle-même inspirée par une très ancienne légende italienne, n’a rien perdu de son expression émouvante. Les auteurs du ballet parvinrent à exprimer d’une manière claire et persuasive — et avec une grande force artistique — l’idée-maîtresse du drame : montrer la puissance de l’amour qui, dans sa beauté et dans sa grandeur, triomphe de tous les obstacles, même de la mort.

Boris MOURAVIEFF. – Cité d’après Rabindranath Tagore.

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